langue et littérature françaises
Texte et représentation
Par Imad BELGHIT, professeur agrégé.
Introduction:
Si le théâtre occupe une place particulière dans la littérature, c'est qu'il est à la fois texte et représentation. Le théâtre est, par sa nature même, un spectacle. Dès sa création en Occident, Aristote l’assimile à un « art qui se sert seulement du discours, soit en prose, soit en vers, que ceux-ci soient de différentes sortes mêlées ou tous du même genre». Pour l'auteur de Poétique, « Cet art n'a pas encore reçu de nom jusqu'à maintenant ». Depuis, nous l’avons appelé littérature et continuons trop souvent à n’examiner le théâtre qu’en tant qu' objet littéraire qui a la particularité de mettre en dialogue le texte et la représentation. Le théâtre dérange les critiques: est-il essentiellement texte ou représentation ?
I. Lieu théâtral et représentation:
Le théâtre est un spectacle destiné à être représenté. Depuis l’Antiquité, dans des cérémonies en l’honneur de Dionysos, des concours de "tétralogies" étaient organisés et faisaient partie des jeux pour les fêtes officielles. Les spectateurs du théâtre grec sont assis dans un très large demi-cercle de gradins en bois démontables. Le chœur, a priori indépendant de l'action en cours, se déplace, chante et danse dans l'orchestre, lieu circulaire au centre du théâtre . Cette entité commente l'action, donne des conseils, met en garde les héros qui évoluent sur la scène. Une sorte de balcon permet finalement aux dieux d'apparaître aux spectateurs. La tragédie grecque figure donc plusieurs espaces : un espace réel, celui du public, et trois espaces de représentation,celui du chœur, celui des dieux et celui des héros. Cette cofiguration détermine un jeu complexe où le chœur se situe à la frontière du monde de la fiction et de celui du réel.
De sa part, le lieu du théâtre romain s'inspire des théâtres grecs avec cette différence que l'orchestre est un demi-cercle occupé par des sièges, que le mur de scène est plus élevé, et que des vases en terre cuite sont placés sous les sièges pour améliorer l'acoustique. La scène, décorée de matériaux précieux , donne à voir des toiles peintes qui forment les décors mobiles. À chaque représentation, dix mille à vingt mille personnes peuvent assister au spectacle: l'acteur doit par conséquent accomplir des exploits vocaux qui prolongent son jeu physique. Il en découle que la théâtralité y est plus importante que dans le théâtre grec qui accorde le primat au texte.
Bien plus tard, naquit la Commedia dell’arte qui était une forme particulière du théâtre d’origine italienne présentée dans le théâtre à l'italienne. Elle représentait des personnages très stéréotypés et ne comportait pratiquement pas de texte, se limitant à un schéma de narration, appelé aussi canevas.Ce n'est donc qu' au XIXe siècle que l'espace théâtral se remplit d'objets et devient un lieu concret qui veut représenter un monde spécifique. Enfin, au XXe siècle, l'espace explose, se déconstruire et se décentre.
II.Le corps de l'acteur: une condition de la représentation :
Le théâtre fut crée pour être représenté, étant entendu que le texte dramatique est normalement destiné à être mis en scène. De plus, l’émotion théâtrale est produite par les dialogues et les éléments matériels de la représentation, puisque le décor crée une ambiance, une certaine atmosphère. Les lieux théâtraux peuvent être extrêmement variés : place publique, théâtre en plein air, salles de spectacles, ce qui impose alors certaines contraintes telles que la distance entre la scène et le public, le matériel nécessaire, l’éclairage, le bruitage et les costumes.
Dans le lieu théâtral, l'acteur crée un lieu imaginaire, investi par la parole et par le corps. Autour du corps du comédien se crée un espace qui correspond à une sorte d'aire qui correspond au prolongement d'un bras tendu. Toute présence physique sur l'espace scénique a donc du sens, en fonction de la place du comédien sur la scène et en fonction de sa place dans son rapport au public: de dos, de face, lointain, proche, statique ou en mouvement. Autour de ce corps, l'espace théâtral organise les signes du monde pour les styliser et leur conférer des significations sans cesse renouvelées. C'est pourquoi l'espace théâtral n'est pas la copie d'un lieu, mais la représentation d'un lieu. La mise en scène contemporaine cherche à construire un espace original autour du comédien, à chaque représentation, intégrant de plus en plus le spectateur dont la vision et le rapport physique au spectacle s'écartent du statut de récepteur passif pour aller vers une intégration et vers une coproduction du sens ou du non sens du spectacle.
Le théâtre est une forme de représentation spécifique du fait de ses conventions propres. C'est donc au niveau de la prise de parole, lors de la représentation, que s'établit la spécificité de la mimesis théâtrale. Pour Pierre Larthomas, le théâtre n'est rien de moins qu' «un art brutal» par nature, du fait même des conditions et des contraintes matérielles de la représentation qui conditionnent l’écriture du texte de théâtre. S’adressant à un public physiquement présent, capable de manifester son approbation ou sa désapprobation, le théâtre, art de société, doit être compris sur le champ d’un groupe de personnes unies par une culture, un langage et des préoccupations communes. En somme, le théâtre est le lieu de conventions avec lesquelles auteur, metteur en scène, acteurs et spectateurs s’accordent.
Les metteurs en scène peuvent choisir de ne rien représenter d'autre qu'un seul objet sur une scène vide. Au cours de 1a pièce, cet objet réel peut servir à figurer plusieurs objets fictionnels. Dans des mises en scène, un seul objet placé sur une scène vide acquiert un statut symbolique tout en gardant, au départ, son aspect matériel et illustratif : un tabouret peut aussi bien être l'emblème de la pauvreté que le symbole du pouvoir lorsque le comédien en fait un trône. Dans l'espace scénique se découpe alors un espace théâtral abstrait indiquant les sens particuliers que le metteur en scène, par le biais du corps du comédien, entend donner à la pièce.
D'ailleurs, tout en soulignant la dichotomie entre le texte et la représentation du théâtre, Antonin Artaud définit ainsi les remèdes à apporter à la crise du théâtre : « Le théâtre, art indépendant et autonome, se doit pour ressusciter ou simplement pour vivre, de bien marquer ce qui le différencie d’avec le texte, d’avec la parole pure, d’avec la littérature et tous les autres moyens écrits et fixés. »
Conclusion:
En définitive, rappelons que le texte dramatique reste incontournable pour le théâtre et affiche de ce fait sa double nature: une œuvre littéraire écrite mais destinée à la scène. Ce texte ne peut être entièrement analysé et compris qu’à travers le jeu de scène. C'est à ce propos que le critique P.H. Simon affirme : « Un texte dramatique est un texte littéraire conçu en vue d’être représenté ; sa nature est double : il n’existe pas sans un style, appréciable à la lecture, et, pourtant, ses valeurs propres ne peuvent jaillir pleinement que par le jeu du théâtre, par la représentation. ». Comme toute entreprise littéraire, le théâtre participe des projets éthique et esthétique des auteurs, et partant, d'une expression artistique qui contient ses éléments intrinsèques de singularité.
Dr. Hind Lahmami
Professeur de français. Meknès.
Maroc.
Le métanarratif dans l'écriture de Marcel Bénabou
Pour vivre son écriture, Bénabou a mis œuvre un ensemble de procédés dont «la métanarration». Dans l'article suivant nous analyserons la prédilection de l’auteur pour la mise en scène non pas d’un produit, à savoir son Moi, mais surtout d’une instance productrice qui avoue être impuissante à écrire ou même à lire. Le métanarratif est donc une ruse bénabolienne qui participe de son écriture subversive.
Les livres de Bénabou se partagent le même objet, celui de parler du livre autofictionnel et non de raconter l’histoire d’une vie.
L’obsession du livre chez l’auteur se manifeste dans son refus de considérer ses œuvres comme appartenant au genre « roman ». Le mot « livre » figure dans les intitulés de ses premières œuvres Pourquoi je n'ai écrit aucun de mes livres (1986) et Jette ce livre avant qu'il soit trop tard (1990)alors que les titres des troisième et quatrième livres du même auteur Jacob Ménahem et Mimoun. Une épopée familiale (1995) et Ecrire sur Tamara (2003) affichent des termes métalittéraires « épopée » et « écrire ».
Il en ressort donc un caractère métanarratif voire métalittéraire des œuvres de Bénabou. Plus encore, l’on serait tenté de dire que tous les concepts débutant avec le préfixe « méta » s’appliquent à l’oeuvre de Bénabou tels que (métafiction, métadiscours, métalangage, métanarration et métalittérature). Autrement dit, l’écrivain ne se cantonne pas à relater les événements marquants de sa vie, mais il insiste pour que son lecteur soit présent dans l’œuvre, dans une autofiction en plein chantier.
Dans Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres _ premier livre _ qui reste pour nous le cas le plus représentatif de l’aspect métanarratif, l’auteur s’adresse, d’emblée, à son lecteur et l’incite à la poursuite de sa lecture :
« C’est ce cap dangereux que vous venez à l’instant de franchir, lecteur. Puisque je ne pourrai désormais feindre d’ignorer votre présence, qu’il me soit permis de saluer votre courage, votre esprit d’aventure. Sur la seule foi d’un pavillon insolite, dont vous ne pouvez savoir quelle marchandise il couvre, vous vous lancez dans la lecture d’un ouvrage inconnu. Il y a là une forme d’audace que l’on pouvait croire tombée en désuétude ».1
Dès les prémisses du livre, ce dialogue patent structure toute l’œuvre, en témoignent les intitulés de ses chapitres (Au lecteur/ moment de pause numéro un/ moment de pause numéro deux et Adieu au lecteur). Ces chapitres sont intercalés à chaque fois par trois chapitres sous forme de récits relatant l’impossibilité de l’auteur d’écrire son livre.
Les intitulés des chapitres de ce premier livre bénabolien se répartissent, de part leur genre, (dialogue ou récit) en deux catégories dotées de fonctions du langage différentes.
Aussi, les chapitres dits « dialogiques » ont-ils la fonction phatique du langage du moment qu’il cherchent à établir le contact avec le lecteur et répondent ainsi aux exigences de tout acte de communication.
Le deuxième type de chapitres qui ponctuent de manière régulière le livre et qui ont la forme de « récits » est doté de la fonction méta poétique. Le deuxième chapitre du livre intitulé « livre » par exemple est le lieu de maintes auto- interrogations de l’écrivain sur la signification du titre «Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres ». Bénabou atteste à ce sujet que « pour bien des oreilles [le titre] sonnera comme une provocation » et c’est pour cela qu’il a jugé bon de consacrer tout un chapitre de son livre à l'explication du titre. Serait-ce en relation avec le livre de Raymond Roussel Comment j’ai écrit certains de mes livres, dit-il ? Puis il rétorque pour expliquer que le détournement d’un titre aussi fameux n’est pas évident car « la seule substitution du « pourquoi » au « comment » suffirait à dénoncer, aux yeux des gens sérieux (qui dans le monde des lettres sont légion, comme chacun sait) l’inanité de toute tentative de rapprochement ».
Il ne s’agit donc que d’un jeu langagier dépourvu de tout désir d’orientation de la lecture et dont le ludion essentiel est le lecteur. C’est pour cela que Bénabou maintient le suspens autour de la signification du dit titre jusqu’à la fin de son livre, même s’il devait normalement s’en acquitter dans l’avant-dernier chapitre du livre intitulé « Dernier mot » lorsqu’il parle d’un « coup de force par lequel il fallait arriver à faire exister fictivement des livres qui n’existent pas vraiment et, par là, donner une existence réelle au livre qui traite de ces livres fictifs ».
C’est donc un aveu clair de toutes ses simulations d’échec, tout au long du livre, qui concernent l’impossibilité de l’auteur à écrire. Son aveu est couronné dans le dernier chapitre « Adieu au lecteur » par l’affirmation décevante et qui stipule « qu’en dernier recours, ce texte pourra se donner pour un très classique roman ».
Le mécanisme du métanarratif constitue un ressort important dans Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres du moment qu’il embrasse sa structure interne : la narration du processus scriptural devient elle-même fiction.
La ruse du métanarratif n’exclut par les autres livres de Bénabou. Si dans son premier livre, il encourage le lecteur à continuer sa lecture, dans Jette ce livre avant qu’il soit trop tard il semblerait vouloir l’en dissuader :
« Allons, pose ce livre ou plutôt jette- le loin de toi tout de suite. Avant qu’il soit trop tard. Pas d’autre issue pour toi, crois –moi, que cette résolution.
Et maintenant, lève la tête. A tes yeux depuis longtemps fatigués, propose le repos des horizons infinis, des grands espaces ponctués seulement d’arbres, de rochers, de nuages . Détourne-les de ces lignes perverses ».
A ses dires, c’est une indélicatesse de la part de l’auteur envers son lecteur. Mais malgré cela, l’écrivain qui tient le rôle d’un lecteur déconcerté par les propos d’un auteur qu’il ignore, continue la lecture de ce soi-disant manuscrit trouvé.
En somme, que Bénabou se définisse comme « auteur stérile » dans Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres ou comme « lecteur soumis » dans Jette ce livre avant qu’il soit trop tard, il n’en demeure pas moins vrai qu’il reste fidèle au contexte métalittéraire dans ses deux volets : production et réception du livre.
De même dans Jacob Ménahem et Mimoun .Une épopée familiale, l’écrivain trouve également un subterfuge pour esquiver sa première vocation celle de raconter son histoire, surtout que le titre comporte le qualificatif « familiale » qui est une manière de dire au lecteur que ce livre est totalement autobiographique.
Une fois de plus, Bénabou cite dès la première page de son livre une phrase qui restera sans suite :
« Le samedi matin, il faisait toujours beau, et je ne crois pas qu’il y ait eu au monde depuis ce temps – là d’aussi radieuses journées ».
Un tel incipit laisserait entendre une fiction où les personnages principaux seront les membres de la famille de l’auteur qui participeront de cette épopée signalée dès le seuil du livre.
Mais « plutôt que de raconter l’histoire de sa vie, ainsi que l’on pouvait l’imaginer dans un texte autobiographique, le narrateur se consacre à raconter l’histoire de ce fameux livre, de cette « épopée familiale » qu’il a mis des années à préparer mais qu’il n’a jamais écrite » affirme KLINKERT Thomas.
Eu égard à cela, Bénabou n’arrive ni à écrire dans son premier livre, ni à lire dans son second livre, ni même à achever des fragments écrits depuis l’enfance dans son troisième livre. Il a donc un problème de blocage et l’usage de la métanarration l’aide à le contourner. C’est pour cela qu’il finit par écrire des livres qui comportent en creux ceux qu’il envisageait de produire au départ.
Dans ce sens, le métanarratif n’exclut pas le narratif dans l’oeuvre bénabolienne. En refusant de raconter une histoire ordinaire à savoir « son histoire », il finit tout de même par raconter une histoire au second degré « l’aventure d’un récit » et non le « récit d’une aventure ».
Même si Bénabou s’interroge dans ses livres sur la manière de raconter une histoire et met en scène l’acte de narrer et ses préliminaires, il ne va pas jusqu’à évacuer l’histoire proprement dite.
Dans Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres, il raconte l’histoire d’un écrivain – lui en l’occurrence – et de ses tentatives d’écrire toujours avortées. Nous sommes en présence donc d’éléments anecdotiques propres à toute fiction. Bénabou en parle d’ailleurs vers la fin de ce livre :
« N’est-il pas le récit d’une rencontre sans cesse différée, d’un amour contrarié, semé d’obstacles et de traverses, victime d’illusions et de regrets ? D’un amour malheureux, et finalement peut –être impossible, celui de son auteur avec une certaine idée de la littérature ».
L’élément anecdotique est également présent dans Jette ce livre avant qu’il soit trop tard et dans Ecrire sur Tamara. L’histoire du processus d’écriture est mis en parallèle avec une histoire d’amour.
Pour le premier, le narrateur– personnage cherche à connaître le dénouement de son histoire d’amour avec son amie « Sophie » ,elle -même maîtresse de son autre ami « Flauzac » qui après avoir fait banqueroute s’était consacré au travail de bouquiniste.
Cependant, il se trouve que son amie Sophie était à l’origine de ce texte mystérieux qui lui avait donné tant de mal pour être lu. Elle a mis en texte un nombre important de citations et de phrases conservées dans des carnets du narrateur, à son insu, pour en faire un livre anonyme d'obédience hermétique.
La mise en parallèle de l’histoire du livre et de l’histoire d’amour dans Jette ce livre avant qu’il soit trop tard finit par l’échec des deux entreprises. Sophie disparaît et avec elle le livre qui n’a pas encore été déchiffré par le narrateur. La passion est donc une allégorie de la littérature dans Jette ce livre avant qu’il soit trop tard.
La même structure est répétée presque dans son quatrième livre Ecrire sur Tamara. Bénabou y raconte l’idylle adolescente et platonique entre le narrateur « Manuel » et sa bien-aimée « Tamara ».Un amour inabouti suite à la mort de la jeune femme. Encore une fois, la passion est relative à la littérature comme à la femme dans l'écriture bénabolienne.
L’intérêt de ce livre réside dans les éléments fictifs choisis par l’auteur pour agrémenter l’histoire de son livre. Les événements, les descriptions et même certaines discussions entre le narrateur et sa dulcinée sont l’écho de grands auteurs et poètes qui ont marqué l’esprit de Bénabou lecteur :
« Il se disait qu’à coup sûr il aurait ramassé le châle à bandes violettes de Mme Arnoux,mais que jamais il n’aurait osé,lui ,saisir la main de Mme de Rênal ,quand à aller baiser, en y roulant sa tête,les blanches épaules rebondies de Mme de Mortsauf ».
Le passage ci-dessus n’est pas à considérer comme un simple pastiche ou une référence systématique aux œuvres maîtresses de la littérature française mais il s’agit plutôt d’empreintes gravées d’auteurs adulés par Bénabou qui ne font pas qu’influencer son écriture, mais en constituent la grande part dans Ecrire sur Tamara.
La fictionnalisation de l’Idylle de jeunesse chez Marcel Bénabou passe par la culture bien fournie de l’auteur et à travers les innombrables lectures qu’il a faites des romans d’auteurs tels que Balzac, Flaubert et Stendhal. « Si vivre, c’est subir ou affronter ou créer tel ou tel événement, écrire, c’est trouver pour le dire les mots qui se souviennent qu’on a lu tous les livres ».
Cela dit, même si pour Bénabou Ecrire sur Tamara est d’abord un mémento pour noter ses différentes lectures, l’élément anecdotique n’est pas exclu pour autant. Sa bien aimée Tamara a ressuscité dans le récit de l’auteur grâce à l’amour de ce dernier pour la littérature. Le narrateur –personnage Manuel avoue au bout du livre qu’il avait retrouvé un « cahier vert » où Tamara exprimait ses sentiments sauf que c’est lui qui s’était chargé de les transcrire.
Le « cahier vert » est en fait une autre facette du carnet où l’écrivain gardait les phrases séduisantes de ses lectures dans Jette ce livre avant qu’il soit trop tard et que Sophie avait mises en texte pour fonder le mystérieux manuscrit révoltant.
En définitive, notons que le métanarratif, aussi performant et patent qu'il est dans l’oeuvre bénabolienne, ne piétine pas sur le narratif. Les deux versants sont les deux faces de la même médaille. Ils se complètent pour le bonheur du livre et c’est le « malheureux » lecteur qui ne sait jamais avec certitude si les assertions du texte littéraire déguisé en texte érudit sont référentielles ou fictionnelles.
Est-ce encore une ruse de l’auteur oulipien qui ne lésine pas sur les contraintes et les mécanismes savants pour dompter son lecteur ?
S’avouer à chaque début de ses livres vaincu par le stress de la page blanche et par le manque accru d’événements à raconter tout en faisant preuve d’un talent dans son écriture, n’est ce pas là un paradoxe por le lecteur? L’ensemble des pages blanches ne peut constituer un livre et la minceur des faits à relater ne peut aspirer au statut d’œuvre, alors que dans la réalité nous nous retrouvons avec quatre livres bien ciselés prêt à la lecture.
Bibliographie:
_ BENABOU, (Marcel), Pourquoi je n'ai écrit aucun de mes livres,Hachette, collection Textes du XXème siècle, Paris, 1986 (prix de l'humour noir1986),p.11.
_ BENABOU, (Marcel), Jette ce livre avant qu'il soit trop tard, Seghers, collection Mots, Paris, 1992.
_ Bénabou, (marcel), Jacob Ménahem et Mimoun. Une épopée familiale. Seuil, collection La Librairie du XX ème siècle, 1995 (prix du livre national juif, 1998).
_ Ecrire sur Tamara, Presses universitaires de France, 2002.